Comment les digital natives façonnent-ils leur avenir ?

Si le Web était un pays, les digital natives en seraient les autochtones. On désigne en effet par cette expression ceux qui sont nés et ont grandi sur le territoire d’Internet, et qui se caractérisent par un rapport intuitif et naturel aux outils numériques. D’où vient ce concept ? Peut-on réellement l’appliquer à la génération des 15-25 ans ? Les digital natives sont-ils assurés de mieux s’en sortir dans le monde de demain ?

Natifs VS immigrants

La vague d’immigration qui touche l’Europe en cette fin d’année 2015 matérialise une métaphore que les sociologues appliquent depuis plusieurs années aux digital natives. À ceux-ci, nés et éduqués dans un environnement à 100% numérique, s’opposent les « immigrants du numérique », qui ont dû s’y adapter vaille que vaille. Et parfois dans la violence (psychique).

Si la catégorie des digital natives n’existe pas en tant que telle (au sens anthropologique ou sociologique), elle trace néanmoins une ligne de démarcation entre deux parties de la civilisation : ceux qui sont nés avec Internet, et ceux qui, pour survivre (professionnellement et socialement), ont dû en assimiler les règles. Entre les deux : une frontière.

On donne souvent cet exemple sémantique pour objectiver les distinctions entre les natifs et les immigrants : quand les seconds se félicitent d’avoir acheté leur nouvel appareil photo numérique, les premiers, eux, crânent avec leur appareil photo tout court. Pour les digital natives, le terme « numérique » est indissociable de leurs outils du quotidien. Pour eux, le monde est numérique, point.

Digital natives et Nouveau monde

La notion de « digital natives » date de 2001. Elle a été proposée par Mark Prensky, enseignant et universitaire américain, qui cherchait à décrire en une expression simple les particularités de la génération née avec l’information en réseau et les téléphones portables. Voici les mutations qu’il avait remarquées chez ses étudiants et qui l’ont amené à conceptualiser le phénomène :

  • Ils sont prêts à recevoir des informations en temps réel ;
  • Ils aiment le travail en multitâches parallèles ;
  • Ils préfèrent les graphiques aux textes ;
  • Ils fonctionnent mieux en réseau ;
  • Ils favorisent les « jeux » au travail « sérieux ».

Prensky décrivait ainsi l’avènement d’une génération d’élèves pour lesquels le numérique serait un territoire « natif » où ils incarneraient les autochtones. En parlant de « mutations » à propos de ces changements, Prensky ouvrait la porte à une qualification de l’enfant du numérique comme « mutant », une rhétorique souvent reprise depuis.

La métaphore n’est pas seulement générationnelle (on parle des jeunes de moins de 25 ans) et cognitiviste (leur façon de penser est impactée par leur rapport au numérique). Elle est aussi spatiale : c’est Prensky qui a, le premier, opposé natifs et immigrants du numérique, traçant de fait une frontière entre le monde réel et celui, virtuel, « habité » par les digital natives.

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Façonner le monde à leur image

Le concept de « digital natives » est surtout né d’un constat : les modes de vie sont en train d’évoluer à toute vitesse pour intégrer les nouvelles interactions rendues possibles par les outils numériques. En conséquence, le monde – notre monde – change, et il change vite, très vite. Les smartphones et les objets connectés n’en sont que la face visible.

Considérons, par exemple, le monde du travail et la place qu’y tiennent les digital natives. Ceux-ci créent des start-ups dans lesquelles la notion même de management est en train de muter : leadership tournant, hiérarchie réduite à sa plus simple expression, collaboration avec les concurrents… Cette génération se pique d’inventer un nouveau modèle économique, rien que ça.

Les études s’accumulent (voir ici) qui démontrent l’insatisfaction des natifs du numérique à travailler dans les entreprises au fonctionnement traditionnel : pas ou peu d’innovation, désintérêt pour le développement personnel des employés, focus sur du profit à court terme, protocole désuet… 70% des jeunes qui ont grandi avec Internet se verraient bien travailler en indépendants.

Leur modèle entrepreneurial ? Il serait plutôt à chercher du côté de la Silicon Valley : Apple, Facebook, Google. Des campus attractifs, des journées de travail sans horaires fixes, un intérêt réel pour le bien-être des salariés, des avantages en nature (salle de sport, cinéma, piscine). Les digital natives aiment à voir leur emploi comme un loisir amélioré, et inversement.

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Les digital natives n’échappent pas à la fracture numérique

Toutefois, le fait d’être un « enfant du numérique » n’implique pas d’être complètement à l’aise avec les technologies en question. Selon une étude américaine détaillée dans cet article, nombreux sont les digital natives qui ont une connaissance rudimentaire des technologies de l’information et de la communication (TIC).

En outre, parmi ceux qui maîtrisent ces outils, tous ne font pas montre de compétences critiques et d’un recul suffisant vis-à-vis de l’information sur Internet. En d’autres termes, la génération des digital natives est elle aussi vulnérable à la fracture numérique qui menace de faire imploser le monde du travail et les interactions sociales.

Il y a une grosse différence, en effet, entre le fait d’être né et d’avoir baigné dans le numérique, et le savoir-faire en matière de TIC. L’un n’implique pas nécessairement l’autre. La génération du numérique est avant tout la caractérisation d’un mode de vie : utiliser un smartphone ou un ordinateur pour surfer sur le web, envoyer des SMS, devenir un Youtuber.

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Le besoin d’une « sagesse numérique »

Pour autant, ce « mode de vie » et les compétences simples qu’il met en branle ne sont pas forcément celles qui sont demandées dans le marché du travail. En outre, la culture numérique éloigne de la technique en elle-même. Comprendre : un adolescent peut installer une application sur son smartphone, mais il ne peut pas le réparer quand il tombe en panne.

Marc Prensky soulignait déjà ce risque de dérive au moment où il inventait son concept de « digital natives ». Il en appelait à une forme de « sagesse numérique » afin de mieux appréhender les enjeux du monde des TIC et de pouvoir au mieux évaluer les outils du numérique et adapter leur usage.

Peut-être, finalement, le fait d’être un immigrant du numérique a-t-il plus d’avantages que d’en être natif : l’apprentissage développe la curiosité et accroît la motivation. S’ils veulent s’assurer un avenir dans le monde réel, les digital natives ne doivent pas se reposer sur l’idée que le monde peut changer d’un simple « swipe » sur une application smartphone.

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